vendredi 15 mars 2019

Albert Robida dans The Book Lover's Almanac... en 1894 !

C'est avec beaucoup d'étonnement que l'on découvre 4 très belles eaux-fortes d'Albert Robida dans cet almanach édité à New York en 1894.

The Book Lover's Almanac à été édité de 1893 à 1897 par Duprat & Co., et comme son nom l'indique s'adresse plus particulièrement aux amateurs de belles éditions.

Lorsque l'on feuillette cet almanach de 1894, on commence à comprendre la raison pour laquelle 4 belles planches sont dues à la plume de notre artiste préféré. En effet, si tout l'ouvrage est en anglais et les articles rédigés par des bibliophiles américains, on en trouve cependant un dans la langue de Molière : "Bibliophiles et Biblioscopes". Cet article est écrit par un amoureux des beaux livres, qui n'est autre qu'Octave Uzanne, et quand on sait que c'est un ami de Robida, on a tout compris... ou presque (Octave Uzanne a voyagé aux USA en 1893, et visité l'Exposition universelle de Chicago, entre autres).

Les 4 gravures de Robida sont les principales illustrations de cet almanach, en hors-texte, et bien sûr, sont orientées vers la thématique de cette édition pour les amateurs de livres :

Etchings by ROBIDA :

1 Montaigne in his Library

2 Book-hunting in the Palais Royal
3 Book-hunting on the Quays of Paris
A XXthe Century Vision
Book Lover's Almanach, petit in-8, Ed. Duprat, New-York, 1893-1897.
Tiré à 550 ex., dont 150 sur Japon et 450 sur Hollande.

Texte de l'article d'Octave Uzanne :

BIBLIOPHILES ET BIBLIOSCOPES.
Zig-Zags Franco-Américains.

Si la passion des livres pouvait être atténuée, si cet amour qui ne décroit jamais pouvait être déçu, ce serait assurément par l'observation philosophique de la Bibliophilie, par la vanité qui se glisse dans cette religion amoureuse qui comme toutes les religions a ses faux prêtres et ses faux dévots.

Il est un fait curieux à observer, c'est que le Bibliophile s'est métamorphosé entièrement depuis une vingtaine d'années. L'Amateur de Livres, à la façon de Charles Nodier, de Pixérécourt, de Lacarelle ou de Lignerolles, dont on va prochaine ment faire la vente après décès, d'ici quelques mois, ce type d'ancien amateur éclairé, judicieux, sincèrement épris de littérature ancienne, et de classiques de choix tend de plus en plus à disparaître. A Paris, tout au moins l'espèce en est à moitié perdue et ceux qui demeurent encore, vivent solitaires, inconnus, oubliés au milieu des trésors qu'ils ont réunis et dont la génération prochaine ne voudra même plus entendre parler.

Le vieux livre, même en superbe condition, est délaissé, la curiosité rétrospective diminue ; on se rend peu à peu un compte plus exact que le temps présent offre un intérêt très indiscutable, que le talent y fleurit et qu'il fait bon butiner avec discernement dans le parterre des nouveautés fraîchement écloses et qui sentent encore à plein nez l'encre d'imprimerie.

Le Bibliophile actuel n'a donc plus aucune des allures sédentaires et vieillottes qu'il avait encore il y a cinquante ans; on le représentait alors comme un très vieux monsieur maigre, sec comme une momie, mal vêtu, portant des lunettes et vivant hargneux dans sa Bouquinerie comme un loup dans sa tanière.
C'était un vénérable maniaque peu sociable et qui s'attirait bien des plaisanteries méritées sur sa tenue négligée, sa propreté douteuse, ses mœurs mystérieuses.

Ce Bibliophile d'autrefois était un type de Comédie peu sympathique à la masse, un type accusé comme Harpagon ou Bartholo; Molière ou Beaumarchais eussent pu créer sous le titre : le Bibliophile, une peinture de mœurs non moins complète que celle de l'Avare, ou du Barbier de
Seville, et ils n'auraient eu aucune peine à y représenter les alarmes excessives d'une passion exclusive et jalouse. Dans toute la première moitié de ce siècle l'amateur de livres en France est resté dans le caractère du vieux maniaque, dés agréable aux siens, méticuleux, tatillon et fermé à la modernité de l'art contemporain.

Il n'a guère commencé à s'humaniser, à devenir aimable, souriant, avenant pour tous que sur la fin de l'Empire, à cette époque où Poulet- Malassis inventait la belle édition moderne et conviait en sa boutique du Passage des Princes, les élégants auteurs du temps, les Banville, les Gautier, les Monselet, les Baudelaire, les Leconte de Lisle et les Asselineau. Ce dernier contribua énormément à sortir la Bibliographie de ses anciens cadres où Gabriel Peignot l'avait remarquablement enclose, mais avec trop de symétrie et aussi trop d'amour pour l'antique. Poulet- Malassis et Asselineau furent des précurseurs ; ils osèrent regarder leur temps, l'un en faisant appel au talent nouveau, l'autre en s'occupant avec audace de cataloguer les Œuvres du Romantisme—cela nous parait peu de chose à cette heure, ce fut énorme.

Mais, me dira-t-on, que faites-vous des Bourdin, des Curmer, des Hetzel, des Perrotin et autres fameux éditeurs de la génération de 1840 ! n'ont-ils pas eux aussi hardiment poussé à la rénovation de l'art du livre et des publications comme Paul et Virginie, Gil Bias, Jerome Paturot, la Revue Comique, le Diable à Paris, Manon Lescaut, etc.; n'ont-elles pas une place marquée dans les œuvres Bibliophiliques de ce siècle ? Assurément, répondrai-je, mais ces éditeurs travaillaient pour le grand public, ils éditaient des livres à gros tirage, qui, avant d'être consacrés par la vogue, connurent toutes les détresses de l'insuccès immédiat et des mises au rabais ; ils ne songeaient guère, ces honnêtes gens, aux Bibliophiles ; ils y songeaient d'autant moins, que ceux-ci n'accueillaient dans leurs Bibliothèques que des ouvrages anciens, se souciant fort peu des productions de leur temps — le Bibliophile contemporain désireux de posséder les écrivains modernes en belle édition, avec la cérémonie des grandes marges et des papiers de luxe, ce Bibliophile à la fois lettré et spéculateur, achetant pour flatter son goût intellectuel et beaucoup aussi dans l'espoir de voir hausser la valeur de ce qu'il achète, ce Bibliophile nouveau jeu n'a guère commencé à se manifester que vers 1872 ou 1873, au lendemain de la guerre franco-allemande, dans la tristesse succédant à cette année terrible qui portait les esprits au recueillement et les intérêts aux jeux de bourse.

Ce Bibliophile contemporain qui fit les belles journées des maisons Morgand et Fatout, Rouquette, Conquet et tant d'autres, ce terrible acheteur des éditions Jouaust, Lemerre, Rouveyre et tutti quanti, doit-il être réellement regardé comme un Bibliophile sérieux et non pas comme un biblioscope.
J'opinerais vraiment pour le second terme — le Biblioscope est le faux prêtre et le faux dévot de la religion du livre ; ce n'est pas un sincère amoureux, mais un voyeur. Il regarde, il touche, il flaire, il manie des livres qu'il ne lira jamais, il en tire vanité, c'est un être superficiel qui ne connaît que l'extériorité des choses et ne se donnera jamais la peine de les approfondir.

Il est, dans le livre, ce qu'un terme de galanterie appelle le miche, c'est-à-dire le payeur indifférent, froid, qui ne prend femme à Cythère que par genre, pour en faire ostentation; il entretient sa conquête dans de riches toilettes non pour elle, mais pour lui; il la promène, il l'exhibe, mais il ne l'aime ni ne la cultive guère, c'est une bête de luxe qu'il a plaisir à faire piaffer au bois ou au théâtre, rien de plus.

Le Biblioscope, ou regardeur de livres, fait de même; il achète une belle édition, la fait relier par un bon faiseur à la mode et conserve cet ouvrage intact et non coupé dans sa bibliothèque ainsi qu'un bibelot dans une vitrine, il se dit que les bons livres mis en rayon sont comme les bons vins mis en cave et qu'ils prennent de la valeur en vieillissant ; il se donne donc une jouissance vaniteuse et fait espoir d'un très-excellent placement â réaliser par la suite à l'heure opportune.

À l'heure présente, sur cent Bibliophiles parisiens de la meilleure marque connue, parmi ceux qui fréquentent les five o'clock des grands libraires il faut compter environ quatre-vingt-dix Biblioscopes. Paris n'est pas une ville de juste milieu on y trouve le meilleur et le pire de toutes choses, et la moyenne par conséquent est fort médiocratique ; il y a la crème au-dessus, le petit lait au centre, le caillé au fond de toutes les études alambiquées que l'on fait sur la société parisienne. Parmi ceux qui composent la crème de la Bibliophilie, on rencontre des lettrés de premier ordre, des curieux à l'intelligence ouverte à la rareté, des dilettantes fermés à tout ce qui n'est pas exquis, mais ce monde, ou ce publie de délicats pour employer le mot usité, est excessivement restreint et ne se recrute pas toujours dans la plutocratie — un Duc d'Aumale, un de Lignerolles, un Vicomte de Spoelberch de Lovenjou sont des exceptions.

Les Biblioscopes sont légion, ils s'emballent sur un livre comme les moutons de Panurge dévalant vers l'abîme, ils sont victimes de la mode, de l'opinion et leur goût est facile à guider, à démonter, à faire virer ; les libraires en jouent avec assurance et il est même de petits éditeurs, dernier style, d'incultes et rustres personnages qui ont d'autant plus d'action sur eux que ces fabricants sont des bavards intarissables, pleins d'admiration pour eux-mêmes, d'une outrecuidance de sottises en diablées et qui parviennent à écouler "leurs grands et petits japons," à une clientèle de faux snobs du livre très-faciles à endoctriner par de triomphales bêtises.

Le Paraître à Paris est d'une nécessité plus grande que l'Être, le temps matériel d'être savant, connaisseur, de cultiver son goût n'est pas donné à la généralité des parisiens qui sont forcés de paraître à la fois des érudits, des esprits distingués, des amateurs éclairés — une bonne bibliothèque d'auteurs choisis en éditions correctes donne toutes ces références; c'est une excellente tenture d'appartement qui parle aux yeux des visiteurs et impose le respect et l'estime. " Un homme qui a tant de livres doit-il en savoir des choses ! " comme disent les bonnes commères.

En province, il en va d'autre manière, le provincial de France qui ne mène pas grand bruit, qui
vit retiré dans sa thébaïde, qui trouve dans les livres ainsi que Montaigne, ce grand châtelain provincial, la meilleure provision qui se puisse pour cet humain voyage, le provincial, homme heureux et reposé, est rarement Biblioscope. Il se préoccupe avant tout de la moelle plutôt que de l'os, si bien ciselé soit-il, nos départements sont remplis de ces bibliophiles modestes qui ont le feu sacré, l'ivresse rayonnante, la passion sincère et tenace de la lecture. Sans être indifférents, bien loin de là, à la forme artistique d'un volume, très connaisseurs d'estampes, experts en belle typographie, observateurs minutieux de l'harmonie du livre, ces excellents Bibliophiles, qui ont l'exquise jouissance égoïste de leur amour bouquinier restent dans la vraie tradition française ; ils se donnent et se livrent tout en tiers aux joies de lire; ce sont les vrais gour mets de notre littérature, les sincères applaudisseurs de nos artistes, ils rachètent à nos yeux ce que l'ostentation des Biblioscopes peut avoir d'humiliant pour l'écrivain d'art, et pour le dilettante producteur de Bibliophiles.

Ce Bibliophile provincial considère sa bibliothèque intellectuellement comme gastronomiquement il apprécie sa cave, avec une joie reconnaissante pour les douces griseries passées et à venir ; il aime les bons crûs de nos côtes aussi bien que les vigoureuses provenances de nos génies et de nos talents nationaux. Celui-ci, c'est le conservateur de la Bibliophilie, c'est par la vision interne réfléchie qu'il juge des livres dont-il s'imboit, se nourrit et se ragaillardit, sa Biblioscopie est toute morale, ce n'est pas un œil, c’est un cerveau.

Il en est de même à l'étranger je dois le dire. En Angleterre, en Allemagne, en Suisse la Biblioscopie est à l'état exceptionnel et non pas endémique comme à Paris.
Au cours de nombreux voyages j'ai toujours été heureusement frappé par cette constatation que les écrivains français étaient plus et mieux lus hors de notre métropole qu'à leur point d'origine. Tous les livres originaux, étranges, d'auteurs même inconnus, sont parfois commentés par la presse étrangère et les lecteurs anglais et allemands n'attendent guère pour se faire une opinion bien nettement assise que la publicité ou la critique aient proclamé l'excellence de tel roman nouveau ou de telle monographie intéressante. Peut-être ont-ils plus de temps, mais sûrement aussi, sont-ils mieux équilibrés et d'un diagnostic intellectuel plus juste et plus sain. A Londres, à Munich, à Genève, à Bruxelles ou à Berlin, que de soirées n'ai-je point passées heureux, charmé, surpris dans l'intimité enveloppante de Bibliophiles distingués dont l'esprit rare s'était assimilé toutes les choses savoureuses de notre patrie littéraire. Je me demandais en écoutant ces brillants et modestes érudits, ces charmants causeurs, ces admirateurs de nos vieux et jeunes écrivains, philosophes et penseurs, si l'éclat de notre foyer intellectuel n'était pas encore plus lumineux à distance que sur place et si les vrais consommateurs de notre cérébralité n'étaient pas ces étrangers que nous connaissons si peu et si mal dans notre stagnation at home purement excessive.

A New York, à Philadelphie, à Boston, lors de mon récent voyage trop hâtif en Amérique, ces idées ne firent que s'accroître et s'affixer au contact de mes confrères en littérature et en Bibliophilie. Ce n'est pas que je m'attendisse à trouver des Béotiens dans ce nouveau monde que notre vieille civilisation persiste à juger avec l'air de protection qu'une Douairière apporte vis-à-vis d'une jeune recrue du noble faubourg, mais je puis bien avouer que malgré mon défaut de préjugés, je pensais découvrir un à peu près là où j'ai trouvé déjà tant de perfections de goût et de jugement.

Ah ! ce ne sont certainement point des Biblioscopes, ces amateurs d'élite qui ont bien voulu me faire les honneurs de leurs splendides collections !
Ces grands collègues des Bibliophiles Contemporains peuvent se vanter d'avoir ébloui, émerveillé, je dirai même syncopé leur président par les extraordinaires beautés qu'ils ont peu â peu tirées de leurs vitrines.
Je trouvais là non seulement de vieilles connaissances échappées des bibliothèques de Béhague, de Laroche-Lacarelle, de Eugène Paillet et de vingt autres récents catalogues de nos premiers amateurs, mais encore je remarquais toute la série des modernes, les meilleurs ouvrages du temps en des états extraordinaires et ce n'était pas sans émotion que je voyais défiler des reliures conçues d'après les principes exacts que j'exposai naguère en un livre qui ahurit par sa hardiesse novatrice la majorité de mes contemporains Bibliotraditionnaires.

Tandis qu'il faut vingt ans pour qu'une idée fasse son petit bonhomme de chemin dans notre méticuleux pays, là-bas, dans ce pays du go ahead on sait l'exploiter aussitôt. A côté des chefs-d’œuvre fanfaresques de Le Gascon, des Eves, de Duseuil, de Padeloup, Derome, je voyais défiler des bijoux signés par Marius Michel, Matthews, Meunier, Ruban et quelques autres, tandis qu' en de plus simples appareils se montraient des cartonnages chatoyants vêtus de soieries délicieuses, de cuirs du japon, d'étoffes fantaisistes, heureux essais de l'art bibliopégique dont la renaissance commence à peine et donnera bientôt en dépit des routiniers, des résultats surprenants. Puis, ces chers collègues d'outre-océan ne sont pas partisans du livre broché, et ils ne suivent pas les errements de nos Biblioscopes grands propagateurs de la théorie du livre intact et inrelié. Ils savent ou se font honneur de comprendre que la Bibliophilie exige la reliure, que le goût du livre doit être complet et que tout en récréant l'esprit et le regard il doit servir de thème à l'imagination des relieurs et par conséquent soutenir un métier d'art qui n'est que très insuffisamment entretenu par nos amateurs.

À Paris le libraire de luxe ne prêche guère la reliure, il en détourne plutôt son client dans le but assez personnel et mesquin de lui écouler davantage de livres. Il pense en libraire que tout l'argent qui ira au relieur, sera au détriment de celui qui doit rentrer dans sa caisse et comme il pousse à la consommation de ses propres éditions avec une énergie qui ruinerait la Bibliopégie française, s'il n'y avait pas heureusement quelques réfractaires à la brochure et si les "Américains," comme nous disons ici ne soutenaient pas de leurs dollars cette profession qui a tant besoin de " fermiers généraux."

Mon excellent confrère Henri Pêne du Bois a écrit une monographie bibliographique sur quatre bibliothèques privées de New York. J'ai visité à fond deux de ces librairies et entrevu une troisième — l'ami Du Bois n'a pas assez flambé d'enthousiasme, il s'est insuffisamment allumé au contact de ces merveilles, car ce n'est plus à Paris que se trouvent actuellement les plus riches collections de livres, c'est à Chantilly ... à Londres et à New York. Je les ai vues en Biblioscope fasciné, j'espère aller les revoir en Bibliophile militant et amoureux de leurs trésors.
Octave Uzanne.

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