mardi 25 juin 2019

Monsieur Robida, connaissez-vous Yambo ?

Un ami m'a récemment alerté au sujet de la vente d'une ouvrage en ligne, édité en 1900 en Italie par les Edizioni Calzone e villa : Gli Eroi del Gladiator (les héros du gladiateur). Il s'agit d'un livre écrit et dessiné par un certain Yambo, alias Enrico Novelli (Enrico de' Conti Novelli da Bertinoro).
Quand on observe les illustrations de cet ouvrage, la première réflexion qui vient à l'esprit, c'est de se dire : on dirait du Robida !
On reconnait certaines compositions, la façon de traiter certains personnages, les animaux, et bien sûr, les machines volantes ou roulantes, et les engins guerriers... tout évoque le style de Robida, et même jusqu'au coup de crayon et le style de l'encrage. On se demande s'il s'agit d'une sorte de plagiat ou d'illustrations fortement imprégnées par le style du maître, comme une sorte d'hommage à sa verve graphique.

Quelques pages de l'ouvrage sont visibles sur le site de vente, parmi les 300 qui composent l'ouvrage.

Commençons avec la couverture, un beau cartonnage polychrome. Ce n'est pas forcément cette couverture qui évoque le plus le style de Robida, cependant, la machine à vapeur à un style graphique similaire à celui de Robida... mais ça reste un train, presque comme les autres...


En revanche, le ballon dirigeable dans le ciel, à cheval sur le titre "Gli Eroi...", fait immédiatement penser au ballon-canon, dessiné par Robida, et visible en couverture du numéro 200 de La Caricature du 27 novembre 1883, comme vous pouvez le constater ci-dessous (en haut à droite, un ballon que l'on retrouvera d'ailleurs dans d'autres parutions postérieures) :


Évidemment, il n'est pas complètement ressemblant, la nacelle est de forme différente, mais le ballon ne peut cacher son inspiration robidienne.

Poursuivons notre investigation... avec la page de garde de l'ouvrage...
Là, ça aurait pu être du Robida, comme l’œuvre de quelqu'un d'autre... le style apparaît un peu plus moderne que celui de Robida, mais pas dans l'intensité, mais plutôt dans le contenu et le détail, comme les chapeaux des enfants (ou marins des airs, difficile à dire), plus dans les goûts de 1900 que ceux de l'époque où Robida a écrit ses principaux ouvrages d'anticipation, comme la première Guerre au Vingtième siècle, 30 ans avant l'ouvrage de Yambo.


Entrons un peu plus au cœur de l'ouvrage, et étudions la double-page ci-dessous... Là ce n'est pas équivoque, cette planche, telle une carte illustrée, nous rappelle sans doute possible la planche dépliante encartée dans un des plus fameux romans d'Albert Robida parus en 1879 : Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul !


Même si on ne retrouve pas exactement la même puissance et richesse graphique, force est de constater que l'inspiration est totale... avec des girafes, crocodiles et autres autruches, sorties du même œuf, ou plutôt du même moule ! On note cependant, de manière un peu amusée, des différences au niveau des engins volants. En 1879, Albert Robida dessine ses ballons cuirassés, semblables à ceux qu'il avait imaginé une dizaines d'années auparavant (ci-dessous en haut à droite), tandis que Yambo, dessine un dirigeable ressemblant en tout point aux ballons-canons imaginés par Robida, mais en 1883.


La planche en couleur ci-dessous, nous présente un engin quelque peu différent, avec une très longue nacelle, jamais vue chez Robida, en revanche, d'un assez connu, aperçu chez d'autres anticipateurs de cette époque.
Le couple dessiné en bas à gauche de cette illustration pleine page, évoque en nous quelques personnages dessinés par Robida, dans des tenues qui rappellent la Provence... nous ne sommes donc pas trop éloignés de l'Italie, sur les terres de Yambo.


On peut aussi s'arrêter sur la signature de Yambo... Forcément, elle est différente de celle de Robida, par la force des choses, et des lettres qui la compose. En revanche, on note une volonté d'imitation dans le trait, et surtout, les coups de plume, sur le Y ou le O final de Yambo, qui ne sont pas sans nous rappeler celle de Robida, à l'époque où certaines des lettres de sa signature, avaient cette particularité, notamment dans les années 1890.

Même si Robida ne signe pas toujours de la même façon à une période donnée (puisque sa signature a évolué au long de sa longue carrière), on sent que Yambo a souhaité conserver également pour sa signature, le style de la griffe de Robida.

 
Encore une image, ci-dessous, qui trahit par mal de codes robidiens. Déjà, la femme, nous rappelle la façon dont Robida les dessine... le coup de crayon, encore, mais aussi le découpage de la case dessinée, qui nous rappellent certaines parutions dans les années 1890, comme dans La Vie Parisienne, et bien d'autres.


L'image ci-dessous semble un peu plus difficile à décrypter et comparer... cette forêt en feu ne permet pas réellement de faire un parallèle graphique, en dehors d'un style d'encrage fort proche, notamment avec ce style de hachures à la plume qu'affectionne tout particulièrement Albert Robida.


On arrête ici de comparer les images de cet ouvrage de Yambo, le doute n'est pas permis quant à l'inspiration, reste à savoir quelle a été réellement sa motivation : économique (n'oublions pas que Robida a eu aussi ses heures de gloires chez les transalpins), hommage (ce qui semble très plausible), ... les raisons peuvent être très nombreuses.

Je vous invite à vous tourner vers le passionnant livre "Albert Robida du passé au futur", sous la direction de Danièle Compère, paru aux éditions Encrage en 2006. Vous y trouverez un excellent article écrit par Piero Gondolo della Riva. Il y évoque également ces similitudes, que ce soit dans le trait ou le contenu, et évoque également d'autres ouvrages, où Yambo dessine les vieilles villes et vieilles maisons, à la manière de Robida. Il nous apprend qu'après 1900, Yambo s'éloigne du style de Robida pour évoluer vers des styles plus à la mode en ce début de XXe siècle.

En faisant quelques recherches, on voit que sa technique évolue très rapidement vers des tendances dans l'air du temps, plutôt typées Art nouveau italien (comme Fortunato per Forza, Ed. Scotti, 1914). Après la première guerre mondiale, il continue à s'adaper au style du moment, avec des plublication aux illustrations inspirées par l'Art déco (Storia di una donnina col nasino all'insu ', Ed. Mondadori, 1922).
Enrico de' Conti Novelli da Bertinoro décède en 1943, ses derniers ouvrages, réalisés à la fin des années 40 sont plus modernes et dans le goût de l'époque. On n'y retrouve plus aucune inspiration robidienne, depuis les années 1900.

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