mercredi 22 mai 2013

La Vie Parisienne de 1889... Albert Robida illustre l'Amour en Musique...

(1ère série)
AUTOUR DU PIANO

Le Monsieur au répertoire des échos du temps passé.
Plus jeunet, jeunet, mais propret, coquet, galant. Ce sont tous les vieux airs qu'il a entendu chanter dans son enfance à sa grand'mère, puis à sa mère, et qu'il fredonnait encore tout seul jusqu'au jour où il a eu la chance de rencontrer un vieux petit coeur encore assez bien conservé avec qui il peut chantonner encore un peu de temps en temps.
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Le Monsieur au répertoire de l'Ancien Opéra (Falcon, Nourrit, Dupuy, Barbhoilet, Damoreau, etc)
Encore très recherché par les épaves des salons de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, mais fortement raseur pour les générations présentes. Trouve rarement des partenaires pour chanter avec lui...

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Le Monsieur au répertoire de l'Opéra Moderne
Le même, toujours le même répertoire, depuis cinquante ans les dernières nouveautés étant l'Africaine, Faust, Aïda, Faure, Faure, Faure, son dieu, son idole, son maître...
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Trouve assez facilement une abonnée de l'Opéra musicienne qui aimera roucouler avec lui les duos célèbres du répertoire, ou voir avec lui les fragments des opéras où excellait le grand baryton.
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Le Monsieur au répertoire de l'Ancien Opéra-Comique
Ancien conseiller de préfecture en province, venait à Paris tous les ans pendant son congé pour entendre l'Eclair, Marie, le Domino, le Pré, Zampa, la Dame, ses opéras comiques de prédilection.
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A encore des succès avec l'extrême jeunesse qui ne s'aperçoit pas qu'il est tout à fait démodé, qu'il emploie les ficelles ou les facilités dans les endroits où jadis il donnait toute sa voix. Fidèle au répertoire, c'est la jeune première qu'il courtise. Babet ou Jeannette. Les jupons courts, les corsages bien meublés, les bas tirés et les robes légères lui montent l'imagination.


Le Monsieur au répertoire de l'Opéra-Comique Moderne
Pas assez de voix pour tenir l'emploi des grands ténors à deux cent mille francs par an dans le gosier, mais délicieux, disent ces dames, tenorino charmant pour l'intimité : pour un peu de musique entre quatre et six !
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Ne se ménage jamais, donne tout ce qu'il a et même ce qu'il n'a pas. Si ça ne sort pas aujourd'hui, ça voudra peut-être sortir demain.
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Le Monsieur au répertoire des Anciens Italiens qui rappelle Gardoni.
A tout perdu, excepté hélas ! la mémoire.
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Il avait une petite qui avait débuté la dernière année de son abonnement aux Italiens, une nommée Marie Battu qui promettait ; il ne sais pas ce qu'elle est devenue... Plus de moyens vocaux du tout. La vue très basse, les doigts ayant perdu leur agilité, il ne peut même pas faire le pauvre petit accompagnement des romances qu'il voudrait chantonner.
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Encore aimable avec le sexe qui a connu comme lui les splendeurs du théâtre italien. Il n'est jamais plus heureux que lorsqu'une des vieilles belles qu'il avait tant de plaisir à lorgner jadis dans la salle Ventadour, se met au piano et lui joue les premières mesures de quelques vieux opéras de Rossini, de Donizetti, de Bellini.
Malheureusement, l'oreille un peu dure, il ne pourra pas suivre l'accompagnement
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Le Monsieur au répertoire des derniers Italiens.
Ah ! L'heureuse époque. Il avait une jolie place, la santé était parfaire. Les femmes dont il est obligé de se contenter aujourd'hui, ou de contenter, étaient alors dans toute leur jeunesse, dans tout leur éclat...
Il prit pour sa petite intimité une jeune élève du conservatoire qui avant quelque chose d'ELLE dans l'oeil, dans le menton, dans la mèche, lui a fait prendre des leçons (méthode italienne) et tous les jours il va chez elle se faire faire de la musique, chanter les triomphes de l'autre. Une vraie boîte à musique, il n'a qu'à mettre le doigt sur un bouton et le petit air demandé part au commandement.
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Et pendant qu'elle trille, qu'elle gargarise, il pense à ELLE.


Le Monsieur au répertoire de l'Ancien Lyrique
Ce sont les anciens italiens. Trop jeune pour avoir connu les anciennes gloires et les fameuses distributions d'antan.
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Il ne peut plus aller au théâtre aujourd'hui. Les mazettes qu'on lui sert le rendent malade, s'est retiré du monde, vit aussi maritalement  avec une ex-jeune cantatrice de ce théâtre qui en connaît la tradition...
Lui remplit les fonctions de chef d'orchestre et de claque. Chez lui, c'est le contraire de tout le monde, l'émotion que lui cause l'amour de la musique lui rend la voix. Il essaie de faire sa petit partie...
Mais il est insupportable, au lieu de compter, d'aller en mesure, il va trop vite.
Elle a peine à le suivre. On a beau être musicienne...
Il a fini, il a grimpé sur son point d'orgue quand elle a trois ou quatre mesures à faire. Mais ça l'amuse, le rajeunit de trente ans et puis vraiment les soirées seraient trop longues...


Le Monsieur au répertoire des Salons Anciens.
S'il avait soixante-quinze ans ! Mais il est encore très jeune. C'est une idée de sa grand'mère qui l'a élevé ; elle lui a fait apprendre tout le répertoire de son grand-père...
Il en est encore aux romances qui lui valent encore de grands succès auprès des femmes de quarante ans de Balzac et autres duchesses de Manfrigneuse...
Il barytonne discrètement, sans tapage, mais non sans prétention,-  comme le style de ses romances, - avec des élèvres de Mme Gaveau-Sabatier ou de Panseron. En baissant les yeux, elles demandent s'i n'a pas apporté un peu de musique.
Jamais il ne va-t-en ville sans ses cahiers reliés et un rouleau contenant les modernités... pour chanter dans l'intimité...


Le Monsieur au répertoire des Salons Modernes.
S'il avait su il ne l'aurait pas embrassée cette carrière des Danaïdes ! Il se serait consacré au répertoire italien moins compliqué : avec une douzaine de morceaux on ferait son tour du monde.
Quand Schubert et Schumann, Gounod et Bizet sont devenus vieux jeu, quand on a eu remisé les Quarante Mélodies de l'un, les cahiers de Vingt Mélodies des autres... il a fallu se mettre à Wagner, à Raff, à Brahms, à Rubinstein, Saint-Saëns, à Tsahaikowsky, Oui, et à toutes les élucubrations des amateurs et amateuses. Un plaisir qui demande beaucoup de travail. Rien que pour voir ce qu'on exécute on est déjà éreinté ; simplement pour accompagner il faut être un vrai virtuose. Si on fait de la musique ensemble, il faut courir l'un après l'autre.
- Où en êtes-vous ?
- Je vous suis, allez, allez toujours, nous nous retrouverons au point d'orgue.


La Vie Parisienne, 12 janvier 1889

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