samedi 12 septembre 2009

Les Assiégés de Compiègne - Chapitre 1



CHAPITRE I.


LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES


Assis à califourchon sur une planche,en haut d'un échafaudage dressé devant le nouveau grand portail, tout clair et tout frais, de l'église Saint-Corneille, le brave Jehan de Compiègne, ymagier de son état, c'est-à-dire sculpteur, tailleur d'images en pierre, travaillait avec une animation extraordinaire à grands coups de ciseau, tout en parlant et grommelant très haut comme s'il avait de la peine à s'entendre réfléchir, à travers le bruit du marché qui se tenait en bas.



- Ah! ah ! mauvais chien, double pendard, triple larron !... Pan! attrape ce coup sur ton nez de voleur! Tiens!... C'est tout à fait bien ressemblant maintenant, ton museau de détrousseur de braves gens! ... Pan! attrape, encore! ça me soulagera peut-être, je suis de mauvaise humeur aujourd'hui...


C'était sur une longue gargouille, destinée à rejeter l'eau  loin de la balustrade du portail, que Jehan s'escrimait; elle venait d'être tout récemment posée et le sculpteur lui donnait quelques dernières retouches d'un ciseau un peu rude. Cette gargouille, sur un corps d'animal étrange, vampire ou dragon pustuleux et griffu, avait une tête humaine au vaste gosier tordu par la plus horrible et la plus méchante des grimaces. Elle n'était pas seule, tout le long des bâtiments d'autres tendaient la tête: guivres à gueules menaçantes, diables cornus, êtres fantastiques moitié hommes, moitié bêtes, contorsionnés, hurlants ou ricanants, taillés dans la pierre par un ciseau énergique et violemment caricatural.

- Eh bien, et moi? grommelait Jehan, je parle des autres! 





Est-ce que je vaux mieux, tout de même? Bon garçon, certainement, personne n'a jamais dit le contraire, même ceux avec qui j'ai eu des discussions un peu vives, puisque si je leur avais, par hasard, donné un peu plus que leur compte en coups de poing, je mettais sur leurs bleus un emplâtre d'amitié repentante avec le baume de quelques jolis flacons!. .. Et ceux qui oseraient dire que je ne suis pas le plus gentil des garçons, je leur rentrerais vivement leur mauvaise opinion dans la gorge à coups de pied... Mais j'ai le droit de le dire, moi, et de proclamer, et je le proclame, ici tout haut, devant tous ces imbéciles qui m'entendent, oui! devant vous tous, les gens d'en bas! que je ne vaux pas mieux que ce brigand de Rongemaille l'usurier! Non, je ne vaux pas mieux... dans un autre genre, c'est vrai, mais pas mieux! pas mieux! non pas mieux! Et celui qui dirait le contraire, je ... Hélas! je suis faible! je suis très faible! j'ai toujours été trop faible, et c'est ce qui m'a perdu... 



Repos au soleil


Faible contre le péché, contre mon petit penchant pour la bonne chère et la paresse, pour le repos au soleil sous les arbres, le repos accompagné de menues distractions : jambonneries, saucisses et petits vins de Touraine expéditifs! Oui, voilà comme j'étais et comme je suis, c'est-à-dire comme je ne peux plus être, puisque en raison de ces faiblesses coupables, honteuses, abominables et délicieuses, j'ai mangé tout mon bien jusqu'à la dernière bribe!... Mais à partir d'aujourd'hui, je le jure, me voilà bien corrigé, décidé à rentrer dans la bonne voie, la voie du travail, du pain sec et de l'eau claire!... C'est juré! D'ailleurs je ne pourrais plus faire autrement, puisque de mon tout petit avoir il me reste... Combien me reste-t-il? Oh, inutile de tâter ma bourse plate, il me reste juste un tout petit écu. Aussi me voici repentant, bien repentant, - quoique toujours afiligé du même appétit, hélas! 


Jehan laissa pendre ses bras et prit sur sa planche une attitude contristée.



L'usurier Rongemaille.


- Mais qu'est-ce que je dis ? Mangé tout mon bien, moi?


Tout ? Ah! Plût au ciel! Mais ce n'est pas vrai, je n'en ai croqué que la moitié, le quart, peut-être, et c'est ce Rongemaille, l'usurier, qui m'a dévoré les trois autres quarts, le gredin!
Jehan, d'un violent coup de ciseau, accentua la grimace de sa gargoui!1e, fendit la gueule un peu plus, puis il se mit à creuser des plis et des rides. pour faire saillir les pommettes et ajouter, s'il était possible, à l'expression hypocrite et méchante du museau de la bête.


- Tiens! fît-il en regardant au-dessous de lui, vers une étroite maison serrée entre deux contreforts sur le flanc gauche de l'église, le voilà sur sa porte, le vilain Rongemaille, usurier de malheur, araignée des pauvres bonnes gens à court d'argent sonnant. .. Oui! tu guettes quelque imbécile comme moi, à entortiller et à duper, quelque pauvre diable de débiteur sur lequel tu exerceras tes crocs... Je suis curieux de voir la grimace que tu vas faire quand tu te reconnaîtras dans celle-ci, car tu te reconnaîtras, mon ami, elle te ressemble assez bien maintenant, ma mauvaise bête de gargouille, c'est toi, c'est bien toi, tout à fait toi... L'abbé de Saint-Corneille me l'a dit en me faisant des reproches un peu bien mérités, je le reconnais; -il m'a dit maintes fois: "Non, Jehan, mon cher enfant, non tu n'es pas digne de sculpter la Vierge du portail, pas même le tout dernier petit saint du paradis, tu mènes une vie trop peu exemplaire pour cela... Fais des gargouilles, des monstres grimaçants, tu ne mérites pas autre chose.

- Fais des gargouilles, fais des monstres grimaçants.


Jehan caressa le mufle de sa gargouille du bout de son ciseau.


- Eh bien, voilà, je fais des gargouilles, puisque je ne suis bon qu'à ça, des monstres avec l'image de tous les vices et péchés capitaux sur la figure. Celle-ci c'est l'avarice, la fringale et la soif de l'argent, celui des autres surtout, donc, rien d'étonnant à ce gue ça ressemble à Thibaut Rongemaille... J'aurais mieux aimé tailler dans la belle pierre l'image de Notre-Dame que Jacques Bonvarlet, mon bon ami et maître, termine en ce moment, un peu à la ressemblance de sa fille Guillemette... Bonjour, maître Bonvarlet, et bon courage!


Jehan, penché sur sa planche, s'adressait à un autre sculpteur qui, sur un échafaudage placé au-dessous de lui, était très occupé à polir et affiner les longs plis tombants du manteau de la Vierge, dans un groupe de figures occupant le tympan du grand portail.


Maître Bonvarlet s'arrêta dans sa besogne et regarda en l'air.


- Eh bien, Jehan, comment va le travail ce matin ?


- Fort bien, je termine ma mauvaise bête qui pourra, aux prochaines ondées, cracher l'eau loin de vos belles figures.


- Notre portail est bien avancé, encore une ou deux années, si la guerre nous laisse un peu de tranquillité, si ces maudits routiers d'Angleterre sont enfin repoussés et chassés du pays de France par celle qui vient de mener sacrer le roi Charles à Reims, et l'Abbaye de Saint-Corneille aura un portail digne de sa grandeur et de sa vieille gloire !



Maître Jacques Bonvarlet


Les deux sculpteurs placés l'un à cheval sur son madrier suspendu en l'air, l'autre sur un échafaudage plus commode, étaient de physionomie et d'allures bien différentes. Le premier, Jehan de Compiègne, dit aussi des Torgnoles en picard, pour son caractère prompt à s'enflammer et sa malheureuse facilité aux querelles, était un grand et gros garçon à mine réjouie, le visage rasé, haut en couleurs, paraissant au plusâgé de vingt-sept ou vingt-huit ans. L'air vif et franc, tout en dehors, il abondait en gestes et en paroles, sa figure changeait d'expression à toute minute, maintenant épanouie en un large sourire, et l'instant d'après toute renfrognée par le souci ou froncée par la colère.


Maître Jacques Bonvarlet, tout au contraire, était un petit homme d'aspect doux et timide, âgé déjà et tout grisonnant, mince et maigre, les cheveux un peu rares, avec une barbe conrte en pointe. Sobre de gestes et de paroles, il s'était remis à l'ouvrage après sa réponse, et l'outil avec lequel il grattait la pierre ne faisait pas plus de bruit que lui.

Gloussements de poules et de dindons.


- Ces braves vendeurs de légumes et de poulailles ne lèvent pas le nez, cria Jehan d'un air vexé, nous sommes bien bons de nous donner du mal pour embellir les bâtiments et édifices de la ville, ils ne regardent même pas!... Pour satisfaire qui travaillons-nous ainsi, maître Bonvarlet?


- Nous! répondit laconiquement le sculpteur.


- Vous dites bien vrai, fit Jehan des Torgnoles avec un éclat de rire en se laissant glisser en bas de l'échafaudage, au grand émoi d'un groupe de paysanne surprises de le voir tomber du ciel sur leurs têtes.



Grognements aigus de petits cochons roses.


L'instant d'après Jehan des Torgnoles était attablé devant un broc d'hydromel à l'auberge de la Fleur de Lys, ouverte sur la place toute pleine et bourdonnante en ce jour de marché, dans un vacarme de conversations et de cris d'animaux, gloussements de poules ou de dindons, couins couins de canards, bêlements de moutons, grognements aïgus de petits cochons roses serrés dans des caisses de planches, clameurs de protestation de porcs gras, entraînés vers de sombres destins par quelque charcutier faiseur de boudins et de saucisses.


En vérité Jehan des Torgnoles semblait avoir oublié ses bonnes résolutions; à le voir trinquer et rire plein d'animation avec quelques gaillards rubiconds, il paraissait bien avoir remis à plus tard son intention de délaisser ses déplorables habitudes et de s'amender le plus vite possible.




Attablés à l'auberge.


A suivre - Chapitre II. 

De jadis à demain,l’imaginaire du dessinateur Albert Robida - 12 septembre au 5 novembre 2009 - St-Pierre des Minimes – Compiègne

Inauguration de l'Exposition, le 12 septembre 2009...

Voilà, c'est fait, l'exposition Albert Robida est sur les rails !
Le vernissage a eu lieu avant-hier, samedi 12 septembre 2009 à l'espace Saint-Pierre des Minimes de Compiègne.
Comme vous pouvez le constater sur les photographies ci-dessous, Albert Robida n'aurait pas renié l'écrin qui présente ses oeuvres !


La nef de Saint-Pierre des Minimes, vide de visiteurs, pour l'instant !


Le sas d'entrée et l'accueil, la porte n'est pas encore ouverte.



Un espace réservé, Robida et les ouvrages pour la jeunesse.


Robida et les voyages extraordinaires, des affiches, des livres...


Robida et le journal "La Caricature", des journaux d'époque.


Robida et l'anticipation.


La vie d'Albert Robida.


Le journal "La Caricature".


Le film 3d de la restitution du Vieux Paris de l'Exposition universelle de 1900...


16 heures, la foule commence à arriver.











Monsieur le Sénateur Maire de Compiègne, M. Philippe Marini se fait prendre en flagrant délit devant le film du Vieux Paris.


3 mousquetaires, mais il manquait le quatrième "beattles" des "expositions".






Il commence vraiment a y avoir "foule"... c'est bon signe ;-)




...quelques explications données à Monsieur le Maire de Compiègne...
Sandrine Doré, commissaire de l'exposition est de dos.


On aperçoit au milieu, Sandrine Doré, qui a effectué un travail remarquable pour cette exposition, qui a effectué un travail soutenu pendant deux mois pour mener à bien ce projet !


Le discours du Maire, M. Marini, en compagnie de Sandrine Doré, et de Mme Claire Iselin, nouveau conservateur du Musée Antoine Vivenel de Compiègne.





à droite, M. Jean-Claude Viche, Président de l'Association des Amis de Robida,
partenaire de l'exposition.


Une assistance très attentive aux différents discours.


Discours de M. Jean-Claude Viche,
les membres de l'Association des Amis de Robida ont véritablement apprécié cette exposition,
bravo à Sandrine Doré.


Au tour de Mme la Commissaire de l'exposition, Sandrine Doré, de prendre la parole.





Notre ami Richard Paschal, entre Sandrine Doré et M. le Maire... un grand coup de chapeau pour son aide inégalable, que ce soit pour son expérience et expertise des oeuvres de Robida que pour sa supervision des opérations d'encadrements.
Un grand merci à toi.


Une dernière intervention, d'un artiste local, NORMAN Calabrese qui interviendra durant l'exposition, et travaillera "en direct" sur des oeuvres dans le plus pur style d'Albert Robida.
Et pour le mot de la fin,
je voudrais encore une fois féliciter le Commissaire de l'Exposition, Sandrine Doré, qui a effectué un travail remarquable malgré des conditions pas toujours idéales.
Elle a su à la fois gérer des situations nouvelles et complexes, tout en réalisant les travaux de recherches nécessaires pour obtenir une exposition complète et homogène, qui est le magnifique reflet de la riche oeuvre d'Albert Robida...
...et comme le signalait Richard lors de son discours, sans jamais élever la voix, Sandrine à su imposer ses choix, et faire partager à tous les membres de l'équipe, qu'ils soient personnels du musée, de la ville, ou bénévoles, un amour du travail bien fait et une implication totale pour la réussite d'un projet commun.
De part les commentaires reçus à chaud qui étaient tous élogieux, c'est exposition est d'ores et déjà une réussite !
Encore bravo Sandrine !

jeudi 10 septembre 2009

Les Assiégés de Compiègne - Préface

...
Nous inaugurons aujourd'hui une nouvelle section dans ce blog, une section "LECTURES".
Vous pourrez ainsi partir à la découverte d'une des oeuvres de Robida, avec régulièrement des mises à jour permettant ainsi de lire l'ouvrage dans son intégralité.
N'hésitez pas à vous inscrire sur le site, afin de recevoir les notifications à chaque nouveau post !

Premier ouvrage :




Les Assiégés de Compiègne
Roman historique pour la jeunesse, écrit et illustré par Albert Robida
(Paris, H. Laurens, 6 rue de Tournon, 1905)





PREFACE

La rapide et merveilleuse carrière de Jeanne d'Arc est un rayon de soleil au milieu des plus terribles malheurs de la France; la catastrophe du siège de Compiègne, en 1430, la termina comme par un coup de foudre.

Chef d'armée à dix huit ans, la bergère de Domrémy, conduisant à la victoire de rudes soldats, des chevaliers et des princes, accourait avec trois ou quatre cents hommes au secours de Compiègne assiégé par les Anglais et défendu par Guillaume de Flavy. Le jour même de son arrivée, sa troupe, à peine reposée, attaqua vigoureusement le camp des assiégeants, mais ceux-ci battus d'abord, survinrent en grandes masses et refoulèrent la sortie jusqu'au gros rempart établi à la tête du pont de Compiègne.



Alors, soit par suite d'une panique assiégés, craignant de voir les Anglais pénétrer dans la place pêle-mêle avec les derniers combattants de la sortie, soit par trahison du moment où Jeanne, qui combattait à l'extrême arrière-garde, allait rentrer en ville, le pont-levis se releva, la laissant se débattre à grands coups d'épée parmi la foule des assaillants. Précipitée à bas de son cheval, elle fut faite prisonnière ainsi que son frère Pierre d'Arc et Xaintrailles, et son long martyre commença qui devait finir au bûcher de Rouen.

Depuis celle époque, le souvenir du drame plane sur les rives de l'Oise, où le vieux pont de Compiègne vit passer Jeanne marchant à l'ennnemi pour la dernière fois, et le soupçon de la trahison pèse sur le gouverneur de Compiègne, Guillaume de Flavy.

Et pourtant ce gouverneur, après la prise de Jeanne d'Arc repoussa toutes les tentatives de corruption et continua à lutter courageusement sur ses remparts; il défendit pendant six mois contre toutes les attaques la ville confiée à sa garde, jusqu'au jout où une nouvelle troupe de secours étant survenue, il put avec son concours, en jetant la garnison et les gens de Compiègne sur les bastilles ennemies, emporter tous les retranchements et forcer les Anglais à lever le siège.



Un frère de Flavy périt pendant le siège et lui-même ne se ménagea pas. Si le pont se releva devant Jeanne, ce ne fut certainement pas sur un ordre de Flavy, personne ne l'en accusa alors; il est permis de penser que le crime fut le fait de quelque traître introduit parmi les défenseurs de la porte, et nous pouvons, sur le grand drame historique, aux détails demeurés inconnus, supposer ou imaginer telles circonstances et telles explications.

Le vieux pont n'existe plus, on le connait cependant par quelques plans et par un dessin datant du règne de Louis XIII, alors que ses défenses extérieures se dressaient encore à peu près intactes à rendrait où Jeanne fut prise.